Pendant que le budget 2027 accapare l’attention, une autre négociation, plus discrète, avance à Bruxelles : celle du règlement sur l’euro numérique. Le prochain trilogue politique entre Parlement européen, Conseil et Commission est fixé au jeudi 5 novembre, avec l’ambition affichée d’un accord avant la fin de 2026. Pour les banques comme pour les trésoriers d’entreprise, deux questions très concrètes s’y jouent : qui pourra détenir des euros numériques, et combien.
Plan de l'article
Où en est la négociation #
Depuis le 13 juillet, les trois institutions européennes négocient à huis clos le texte qui donnera une base légale à la monnaie numérique de banque centrale. Le Conseil a arrêté son mandat le 19 décembre 2025, le Parlement a voté sa position le 9 juillet 2026, et le cinquième trilogue politique s’est tenu le 20 octobre, comme le rapporte le Journal du Coin. Les équipes techniques ont encore travaillé les 27 et 28 octobre, sur l’usage de l’euro numérique hors zone euro.
Le rendez-vous du 5 novembre doit trancher — ou au moins faire avancer — les deux points les plus sensibles : le plafond de détention et la rémunération des banques distributrices. La Commission veut une loi finalisée avant le 31 décembre, condition posée par la Banque centrale européenne pour tenir son propre calendrier : un pilote au second semestre 2027 avec 36 banques et prestataires de paiement, puis une première émission potentielle en 2029.
À lire Plafond du Livret A, flat tax : ce que le débat budgétaire change (ou pas) pour votre épargne
Le plafond de détention, nerf de la guerre
Tout le monde s’accorde sur le principe d’un plafond par particulier, destiné à éviter une fuite des dépôts bancaires vers la monnaie de banque centrale. Le chiffre de 3 000 euros, souvent cité, vient des travaux préparatoires de la BCE mais ne figure dans aucun texte. Le désaccord porte sur qui fixera le montant : le Parlement veut confier ce pouvoir à la Commission par acte délégué, le Conseil préfère une décision d’exécution entre les mains des États membres.
Les entreprises quasi exclues du dispositif #
C’est le point que les directions financières doivent avoir en tête : l’euro numérique ne sera probablement pas un outil de trésorerie. Le Parlement défend une quasi-interdiction de détention pour les personnes morales, inscrite directement dans le règlement. Le Conseil, lui, préfère laisser la BCE fixer un plafond spécifique — qui pourrait être nul. Dans les deux scénarios, les entreprises n’auraient pas vocation à conserver des euros numériques au-delà de l’encaissement.
Côté acceptation en revanche, l’obligation jouera : les commerçants devront accepter l’euro numérique comme moyen de paiement. La liste des exceptions reste à écrire, et le Parlement pousse pour en exempter les petites entreprises. Pour un commerce, l’équation ressemblera à celle du terminal de paiement : un canal d’encaissement supplémentaire, gratuit pour le client particulier, dont les fonds seront reversés vers le compte bancaire classique.
La facture des banques en débat
La BCE chiffre le coût de distribution de l’euro numérique entre 4 et 5,8 milliards d’euros pour le secteur bancaire : applications, guichets, gestion des plafonds, service client. Une compensation transitoire est prévue, mais sa durée divise les colégislateurs — le Parlement accepte qu’elle s’éternise, le Conseil veut la couper au plus tard après dix ans. Pour des établissements déjà sous pression sur leurs marges, l’arbitrage n’est pas anecdotique : il déterminera si l’euro numérique est un centre de coût durable ou une charge amortissable.
À lire Crédit Agricole rachète IKB, la banque allemande des entreprises moyennes
Ni blockchain, ni rémunération : ce que sera vraiment l’euro numérique #
Contrairement à une confusion répandue, l’euro numérique n’est pas un crypto-actif : pas de blockchain publique, pas de programmabilité, pas d’intérêts versés. Il s’agit d’une créance directe sur la banque centrale, distribuée par les banques commerciales, utilisable en ligne et hors ligne, gratuite pour les particuliers. Son objectif géopolitique est assumé : offrir un contrepoids européen aux stablecoins adossés au dollar, qui dominent aujourd’hui les paiements numériques en monnaie tokenisée.
Un paramètre institutionnel s’ajoute au calendrier : Christine Lagarde a annoncé le 29 octobre qu’elle quitterait la présidence de la BCE le 7 février 2027. Le projet d’euro numérique, qu’elle a porté depuis 2020, passera donc entre les mains de son successeur avant même le pilote de 2027 — une raison de plus, pour les institutions, de verrouiller le cadre légal d’ici décembre.
Pour les professionnels de la finance, la feuille de route est claire : rien à déployer avant 2027, mais deux chantiers à surveiller dès maintenant. Les banques devront anticiper les coûts de distribution et la connexion de leurs systèmes au futur dispositif. Les entreprises, elles, devront surtout vérifier, le moment venu, que leurs prestataires d’encaissement intègrent ce nouveau moyen de paiement obligatoire — sans espérer en faire un instrument de placement.




